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L’artistico-porno-chic crée le malaise dans l’art contemporain

Soirée de charité au Moca de Los Angeles

Gala de bienfaisance au Moca de Los Angeles le 12 novembre 2011.

Les flots d’argent qui déferlent sur l’art contemporain créent un sentiment de malaise chez certains grands marchands, même le britannique Saatchi s’inquiète des possibles répercussions de cet étalage indécent alors que les budgets en faveur de la culture sont l’objet de restrictions que seule la mobilisation des artistes est en mesure d’enrayer.

A Miami, en décembre 2011, tous les hochets des nouveaux riches s’exposent à l’occasion du dixième anniversaire de Art Basel – Miami Beach (ABMB): le constructeur Ferrari y a dévoilé un nouveau bolide (458 Spider, « à partir » de 257’000 dollars US), une nouvelle cuvée de la marque de  champagne Dom Perignon a énivré les pipoles, tandis que le photographe Raphaël Mazzucco introduisait l’indispensable touche grivoise avec son livre délicatement nommé « Culo» dont l’objectif annoncé est de montrer « le postérieur féminin dans toute sa splendeur grâce à des photos artistiques ». Les principaux ingrédients de la scène artistique étaient ainsi réunis lors de la plus importante foire d’art des Etats-Unis, la même touche artistico-porno-chic était proposée au Musée d’art contemporain de Los Angeles où les dîneurs ont pu festoyer devant des corps nus disposés au centre de leur table.

Vous êtes priés de ne pas nourrir ni peloter les artistes

Plusieurs artistes ont protesté contre les conditions de travail imposées aux performeurs lors du dîner de charité organisé au profit du Musée d’art contemporain de Los Angeles. Le 12 novembre, des dizaines de performeurs ont dû passer trois heures agenouillés sur un plateau tournant dissimulé sous la table avec leur tête émergeant seule par un trou disposé au milieu de la table, d’autres étaient allongés au centre d’une table, nus, recouverts d’un faux squelette, dans le but de recréer « Nude With Skeleton », une ancienne performance de Marina Abramovic.

dîner de gala au MOCA

Photo Flaunt Magazine/Twitter

Les convives étaient priés de ne pas nourrir ou peloter les artistes, mais en cas de non respect de cette politesse ces derniers devaient rester imperturbables. Ce qui est minimum quand le prix du couvert individuel varie de 2’500 à 10’000 dollars américains et qu’une table coûte de 25’000 à 100’000 des mêmes dollars au mécène qui désire y convier ses connaissances. (voir les images)
Ce qui n’aurait été qu’une fantaisie de gens particulièrement aisés a fait vinaigre quand les conditions d’engagement des performeurs ont été dévoilées par la chorégraphe Yvonne Rainer et d’autres artistes. Avec 150 dollars américains pour une prestation de quatre heures, on était à peine à 30% du tarif généralement pratiqué. Comment expliquer cette pingrerie ? Simplement par le discours utilisé par tous les aigrefins des métiers des arts : « vous n’êtes pas payé, ou très mal, mais vous avez l’occasion d’être vu et de rencontrer des gens potentiellement intéressants ! »

La dissonnance cognitive : ça chatouille ou ça gratouille?

De Paris Hilton à Rem Koolhaas, de Zaha Hadid à Sean Penn ou Michael Douglas, en passant par les armateurs, les oligarques, les fashions, bref, tous les « Beautiful, Dirty, Rich » (le titre est de Lady Gaga) ont accouru à Art Basel Miami Beach au nom de l’art contemporain, comme ils étaient quelques jours avant au gala organisé à New York pour commémorer les 25 ans de la catastrophe de Tchernobyl, etc. Peu importe l’événement, seule compte l’ivresse de l’exhibitionnisme.
Côté cuisine, hormis les artistes propulsés en tête de gondole par leurs marchands, les autres ne profitent en rien de la fête, ils sont même à la peine comme les performeurs engagés par Marina Abramovic au Musée d’art contemporain (MOCA) de Los Angeles.
La dérive atteint de tels extrêmes que les professionnels s’interrogent sur les répercussions que peut produire sur la foire une telle disproportion dans le partage des revenus d’un commerce qui ne profite qu’à une infime minorité des systèmes de production et de distribution. Vous serez peut-être étonné que certains du milieu marchand en éprouvent une certaine gêne ! Les psychologues nomment ce désagrément état de « dissonance cognitive » pour distinguer un individu qui, en présence de cognitions incompatibles entre elles, éprouve un état de tension désagréable.

Ce dérangement atteint-il Charles Saatchi, un temps le plus brillant de la scène marchande, qui vient de dénoncer la comédie délirante du marché? Le collectionneur qui a lancé nombre de jeunes artistes britanniques (Damien Hirst est probablement le plus cher de son écurie) et a fortement contribué à la création de la dramaturgie de la comédie du marché de l’art, découvre soudainement le côté « hideux du monde de l’art » où être « un acheteur d’art aujourd’hui est indiscutablement vulgaire. C’est le sport d’oligarques à la mode et de marchands d’art dont l’ego est l’objet d’un culte masturbatoire ».

L’armada des yachts des super-riches amarrés le long des quais vénitiens lors de la biennale a même choqué le maire de la Sérénissime.

Le conceptuel constamment régurgité sans remords depuis 50 ans

A la fin des années 90, le critique Jean Clair attribuait au conservateur de musée le rôle de grand prêtre de la religion de la modernité « Missus Dei, il visite les ateliers, il a commerce avec les fabricants d’images, il distingue leur talent, il les expose, il les impose, il les consacre. Hier sacristain, simple gardien du trésor, le voici devenu sacerdote. Ce pain et ce vin des oeuvres que sont les tableaux, les sculptures, les objets, il en fait ces corps glorieux que, grâce à l’ostension muséale, il proposera à l’adoration des fidèles. Pareil changement mérite réflexion. » Vingt ans plus tard, si le musée occupe toujours une place prépondérante, les basiliques se sont raréfiées et sont anglo-saxonnes: Tate Modern, Guggenheim, ou MoMA tandis que Beaubourg est désormais out. Über-musées et Über-dealers (la réappropriation du terme est de Charles Saatchi) dominent la scène et la concentration du pouvoir dans des systèmes où l’aide aux artistes est minimale mérite aussi réflexion.

Dans une interview publiée par The Guardian, Charles Saatchi regrette le manque « d’oeil » et de courage de la profession :

«le succès des grands marchands est basé sur le pouvoir mystique qu’exerce l’art sur les super-riches. Les nouveaux collectionneurs, dont certains sont devenus plusieurs fois milliardaires, en sont réduits à l’extase de l’idiot devant le marchand qui les aide à avoir l’air raffiné et branché entouré de ses chefs-d’oeuvres tellement cool.
Est-ce qu’aucun de ces gens a du plaisir à regarder l’art? Ils trouvent leur plaisir à voir leurs amis essayer d’évaluer le prix de leurs dernières acquisitions et en rester sidérés. (…) Mon profond secret est que je ne crois pas que beaucoup de gens du monde l’art soient capables d’éprouver des sensations face à l’art et simplement discerner le bon artiste et l’autre plus faible avant que l’artiste ait bénéficié de la validation du milieu. Pour des commissaires professionnels, sélectionner des peintures spécifiques en vue d’une exposition est une perspective effrayante, susceptible de mettre en évidence le fait qu’ils n’ont pas ce que l’on appelle dans le métier « l’oeil ». Ils préfèrent soumettre des vidéos et d’ incompréhensibles installations post-conceptuelles, ou des panneaux de texte, à l’approbation de leurs pairs tout aussi myopes et peu sûrs d’eux-mêmes. Ce travail « conceptuel » a été regurgité sans remords, encore et encore, depuis les années 60. »

Pourquoi le grand public va-t-il à Art Basel ou à la FIAC ?

Quand le commun des mortels ignore les divers salons professionnels, du bâtiment, des technologies, etc., quel masochisme le pousse à arpenter les allées d’Art Basel ou de la FIAC ?  Rue 89 apporte un élément de réponse:

«La Fiac invite le grand public (…) mais l’humilie socialement. Le clivage social épouse au fond un clivage spatial avec des parcours VIP, des dîners et fêtes très prisés, rencontres, remises de prix, au confinement aristocratique. (…) l’artiste Alberto Sorbelli, régulièrement présenté à la foire, raconte sans ambages : « Ce genre d’institution adopte les mêmes processus que la religion sous le pape Jules II. C’est un instrument de manipulation destiné à encourager le sentiment de caste, et à faire croire qu’on peut s’acheter une spiritualité et une éternité en déboursant des sommes folles pour des œuvres d’art. Ce qui m’étonne, c’est que cela marche encore… »

Heureusement, la création contemporaine se joue aussi ailleurs conclut le critique.

tableau

Barbara Kruger. « Untitled » (Money makes money), Mary Boone Gallery, New York. Art Basel Miami Beach, 2011.

Régurgitation permanente, ou quand Barbara Kruger (ci-dessus) reprend dans un autre graphisme les écritures de l’artiste français Ben Vautier au début des années 80!


manifestation d'artistes

 

Manifestation d’artistes en 1934 durant la grande dépression aux Etats-Unis.

La négation de leurs droits se perpétue grâce au manque de coordination des artistes qui ne se voient pas tous en travailleurs. Pour une artiste comme Sara Wookey qui a participé au show du MOCA et critiqué les conditions, d’autres comme Carrie McILwain, qui s’est déclarée « habituée aux harcèlements sexuels et émotionnels courants dans le monde de l’art », aurait même accepté de se produire gratuitement. Bien que l’argent coule, on le voit, à flots dans l’art contemporain, les entrepreneurs culturels ont beau jeu d’abuser de cette naïveté qui leur permet de pratiquer la sous-enchère salariale au nom de l’art.

La situation économique actuelle est l’objet de fréquents rapprochements avec la Grande Dépression des années 30 dont la leçon retenue par les historiens est celle de la nécessité d’une organisation solide. En 1934, les artistes états-uniens durement touchés par la crise ont créé le Syndicat des artistes (Artists Union) dont le rôle était de lutter pour plus d’emplois dans les programmes artistiques fédéraux, de meilleures conditions de travail et matérielles, ainsi que de militer contre les restrictions budgétaires. De nombreuses actions furent menées, telles des manifestations devant les grands musées afin d’obtenir, entre autres, que les artistes soient correctement rémunérés pour exposer leurs oeuvres, les musiciens pour jouer ou les acteurs se produire. Les dirigeants des musées rejetèrent immédiatement leurs demandes, prétendant alors que les artistes devaient déjà être heureux de voir leurs oeuvres exposées et bénéficier ainsi du prestige de leurs institutions.

L’action du nouveau syndicat permit aux artistes de découvrir qu’ils pouvaient, comme d’autres travailleurs, obtenir la protection de leurs intérêts par l’intermédiaire d’organisations puissantes. La grande majorité des artistes réalisa alors qu’il était possible d’obtenir satisfaction en organisant des manifestations militantes.En 2011, tant le besoin d’organisation des artistes que la remise en question des structures de production et de distribution et les politiques culturelles qui les soutiennent sont redevenus urgents.

Jacques Magnol

* Jean Clair. « De la modernité conçue comme une religion », colloque organisé au Musée national d’art moderne, à Paris, en mars 1988.

- Lire également sur Geneveactive.com: Culture durable: Payer les artistes, un sujet qui dérange beaucoup

 

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Une réponse

  1. Julien Brun

    Article très intéressant. Il fait plaisir de voir que tout le monde n’est pas dupe!

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